Anciens.
Hier, le 26 décembre, j’ai enfin pu me rendre dans ma région d’adoption : la Drôme provençale. En quittant mon île, je ne me serais jamais imaginé que j’allais être aussi proche d’une région tellement différente du lieu qui m’a vu naître. Depuis 3 ans que je vis dans le Nord, j’ai l’impression qu’il manque toujours quelque chose dans mon horizon. Le Vercors et les Alpes me manquent autant que la mer et le sable fin.
La journée était belle hier. Une dizaine de degrés et un soleil radieux pour un jour de décembre. La famille dans la voiture je suis reparti vers Piégros-La-Clastre, le village des croulants. On l’appelle comme ça parce qu’il y a beaucoup de personnes âgées là-bas, nos anciens. Au bout du deuxième passage à niveau de la ligne du Briançonnais, le train reliant Valence à Briançon, on croise l’entrée de la cour de Paule.
Paule a près de 90 ans. Elle est pimpante, joyeuse et parle toujours avec calme et douceur. Elle a une culture et une connaissance du monde extraordinaires. Ça fait douze ans qu’on se connaît. Elle était heureuse de voir mon fils. Que de chemin parcouru depuis le jour où je suis arrivé là bas pour travailler dans les champs et les vignes. Je vivais dans un vieux camping, Les Chamberts.
Paulette, l’amie de Paule, gérait Les Chamberts depuis la mort de son mari en 1984. Elle avait le coeur sur la main. Je n’aurais jamais eu la vie que j’ai eue ni vécu le bonheur que je vis si elle n’avait pas été là. Mon ami Philippe m’avait laissé dans ce camping l’été de 1999. C’était pour me permettre de trouver du travail chez les agriculteurs du coin. J’avais discuté avec Paulette en arrivant, Paule était là. Je lui ai dit que je venais pour trouver du travail mais que je ne pouvais payer les arrhes. Nous avions convenu que je lui paierai tout après avoir eu mon salaire.
J’avais un point d’eau et je mangeais du pain de mie et des conserves de pâté campagnard. Sans électricité, je me couchais et me réveillais à la lumière du jour. La douche, c’était à l’eau glacée sauf le dimanche quand on pouvait attendre que le soleil de la journée ait eu le temps de chauffer les tuyaux qui étaient posés sur le local des sanitaires. L’été ça allait. Au mois de septembre, quand tout le monde partait et qu’il ne restait plus que moi, c’était plus difficile. Certains jours il faisait deux degrés le matin. J’étais devenu un as du changement de vêtements en sac de couchage.
Un jour venteux, je suis arrivé pour voir que mon petit bivouac avait été emporté par le vent et la pluie. Ma vieille canadienne bleue était dans le champ de blé entourant le camping. Paulette qui pouvait encore marcher à ce moment là, est arrivée et m’a dit qu’elle me laisserait dormir dans une caravane qui était en location. Je n’avais déjà pas d’argent. Je ne pouvais payer la caravane. Elle a quand même insisté pour que je dorme dans la caravane cette nuit là. Pour la remercier, j’ai, le lendemain, proposé de faire les petites corvées à faire dans ce vieux camping.
Pendant toutes les années qui ont suivi, j’ai dormi dans cette caravane et je payais mon loyer en nettoyant les sanitaires, en coupant du bois et en faisant tous les petits boulots d’entretien du camping. Ça se faisait le matin et le soir avant ou après le travail dans les vignes ou les champs. La vie était simple. Les étés qui ont suivi j’écoutais la radio et je lisais quand je ne travaillais pas et je me baignais dans les parties profondes de la Drôme.
Pour faire des courses, il fallait aller loin, à Crest. Si des gens du camping allaient vers la ville, je profitais du voyage. Je devais souvent faire la dizaine de kilomètres du retour à pied avec mon sac à dos rempli. Sinon, faute de moyens, je mangeais du Picodon, de la caillette ou des tomates du jardin que Paule ou Paulette m’offraient. Un jour, Paule m’avait même fait une tarte aux abricots, c’était la première que j’aie mangée.
Bref, j’ai fini par payer au moins 6 ans d’études grâce à ces deux dames. J’ai appris tant de choses à leurs côtés. Ce sont les deux anges qui m’ont montré le chemin même dans les périodes les plus sombres de ma vie. Quand tout s’écroule, des personnes comme elles montrent que l’abnégation est la seule issue dans un monde qui ne fait aucun cadeau.
Après de longues années d’une vie pénible, Paulette nous a quittés. Paule m’a indiqué où se trouvait sa tombe dans le petit cimetière du village. On y accède par le « Chemin des Mariés ». De ce cimetière, un peu en hauteur, on surplombe la vallée de la Drôme. Un petit village perché de ci de là dans les montagnes en face. On est au pied des Trois Becs. La tombe de Paulette est simple, comme la femme qu’elle a toujours été. Il n’y a même pas de pierre tombale. On sait qu’elle est là en voyant la terre fraîchement retournée et le nom gravé sur un mur à la suite de deux listes d’autres familles dont les noms sont désormais rayées de La Clastre.
Je suis allé lui dire « Merci ».
En me dirigeant vers la sortie, je ne pouvais m’empêcher de voir la tombe de Paule. Une belle tombe en marbre gris avec des lettres dorées juste à l’entrée du cimetière. Dessus est gravé son année de naissance, 1922. L’année de sa mort est en attente. Elle est prévoyante Paule.
Ces deux femmes font partie de « mes » anciens. C’est ici que j’ai replanté mes racines même si elles ont pris vie ailleurs. Le signe du temps qui passe. Mes croulants à moi aussi s’en vont. Les Chamberts vont certainement fermer dans peu de temps. C’est ainsi qu’une nouvelle partie de moi s’en va.